Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les puissances coloniales françaises et belges s’attaquent à un fléau sanitaire majeur en Afrique subsaharienne : la maladie du sommeil. C’est dans ce contexte de triomphe de la science occidentale qu’apparaît la Lomidine. Présentée comme une molécule miracle, cette injection unique devait immuniser des millions de personnes et, selon la promesse audacieuse de l’époque, « sauver l’Afrique ».
Pourtant, derrière ce grand élan humaniste se cachait une réalité beaucoup plus sombre. Dans les années 1940 et 1950, les services de santé publique mettent en place la « lomidinisation » de masse. Des campagnes d’injections préventives obligatoires et autoritaires sont menées à marche forcée sur les populations locales, souvent sans véritable consentement. Les médecins coloniaux, habités par une foi aveugle dans le techno-solutionnisme, quadrillent les territoires pour vacciner à tour de bras.
Très vite, le mirage se fissure. Loin d’être l’arme absolue, la Lomidine se révèle inefficace sur le long terme pour endiguer l’épidémie. Pire encore, elle s’avère hautement toxique. Administrée à la chaîne et dans l’urgence, elle provoque des effets secondaires dramatiques, des infirmités permanentes et de nombreux décès dans les villages, comme l’illustrera tragiquement le drame de Yokadouma au Cameroun.
Face à cette catastrophe sanitaire, l’administration coloniale choisit le déni. Prisonniers de leur dogmatisme et craignant de discréditer la mission civilisatrice de la France, les responsables étouffent les scandales et enterrent les rapports accablants.
Dans son essai historique marquant, le chercheur Guillaume Lachenal exhume cet épisode oublié. Il dissèque avec minutie les dérives de cette « médecine de conquête », rappelant avec force que les projets de santé globale, lorsqu’ils s’affranchissent des populations concernées et de l’éthique médicale, peuvent tragiquement se retourner contre ceux qu’ils prétendaient sauver.
Eugénie Dallo
























