Dans la théorie du droit, l’amnistie se présente comme un outil d’exception. Destinée à éteindre l’action publique et à effacer le châtiment, elle vise avant tout à tourner la page des crises majeures pour restaurer la concorde civile. Pourtant, lorsque les bénéficiaires d’une telle mesure n’expriment aucun regret et vont jusqu’à railler la mémoire de leurs victimes, le pardon d’État se dévoie. Il perd toute portée morale pour se réduire à une opération d’opportunisme politique, érigeant l’impunité en doctrine.
Sur le plan social, cette absence de remords casse les fondements du pacte républicain. L’amnistie exige normalement un travail de mémoire et une reconnaissance explicite des souffrances endurées. En laissant libre cours à la provocation des bourreaux, l’État ne garantit pas la paix : il acte une capitulation. Pour les survivants et les proches des disparus, la moquerie des coupables constitue une seconde violence, institutionnelle cette fois. La mesure législative se transforme en une humiliation publique, annulant toute possibilité de deuil ou de reconstruction.
À long terme, effacer les crimes sans exiger la moindre contrition fragilise les institutions. La démarche compromet la justice transitionnelle, indispensable pour documenter les faits et prévenir leur répétition. En prétendant clore le chapitre du passé par décret tout en ignorant l’arrogance des auteurs, le pouvoir alimente un ressentiment tenace. Une amnistie accordée dans de telles conditions conserve sa force exécutoire sur le papier, mais elle échoue sur le terrain de la cohésion nationale. Loin d’apaiser les mémoires, elle installe une injustice permanente et laisse une société profondément fracturée.
Germain Sehoué
























