Peut-on sincèrement demander pardon pour une atrocité commise tout en soutenant, dans le même souffle, qu’on a eu raison de l’infliger ? C’est le grand écart intellectuel auquel s’adonne Guillaume Soro. Lorsqu’on écoute l’ancien chef de la rébellion du MPCI ou qu’on lit son ouvrage Pourquoi je suis devenu rebelle (2005), une évidence s’impose : derrière le mot « pardon », prononcé avec un dédain à peine voilé, ne réside aucun regret. L’homme ne déplore rien des massacres perpétrés par les Forces nouvelles sur le peuple ivoirien.
Face aux traumatismes infligés à la nation, la posture éthique n’offre pourtant que deux voies : soit on reconnaît ses fautes et on demande pardon sans atermoiement, soit on assume pleinement ses actes et on les défend devant la justice avec ses avocats. On ne peut jouer simultanément sur les deux tableaux.
Pour se donner bonne conscience et tenter de s’élever au-dessus des lois, Guillaume Soro fouille l’histoire universelle. Il invoque George Washington, Thomas Jefferson, le « Che » Guevara ou encore la Résistance française de 1940. Mais cette surenchère culturelle ne trompe personne : citer la Déclaration d’indépendance américaine ou la prise de la Bastille ne transforme pas des exactions civiques en épopée héroïque. Aucune analogie historique, aussi prestigieuse soit-elle, ne saurait annuler la responsabilité pénale ni jurée avec l’exigence de justice.
Pire encore, la défense de son entourage consiste souvent à relativiser ses crimes en les comparant aux tragédies passées de l’histoire ivoirienne, comme si l’existence d’autres drames dispensait d’avoir à répondre des siens. Lui et son entourage, notamment le professeur Franklin Nyamsi, estiment que les crimes attribués à sa rébellion pèsent bien peu — à peine quelques centaines de victimes, selon eux — face aux massacres imputés à Félix Houphouët-Boigny dans le Sanwi (soixante mille morts, affirment-ils) ou dans le Guébié (deux mille morts). Dès lors, il faudrait selon eux tourner la page et aller de l’avant, ou bien exhumer l’ensemble des massacres qui ont émaillé l’histoire de la Côte d’Ivoire. C’est un peu comme si un homme, tout en admettant son crime, refusait d’en répondre devant la justice au motif que, pour être jugé, il faudrait que tous les criminels de la Terre le soient également. C’est oublier un principe élémentaire : Félix Houphouët-Boigny est mort et hors d’atteinte des tribunaux humains. Guillaume Soro, lui, est bien vivant. Laurent Gbagbo, contre qui il a pris les armes, a passé huit ans en détention à la Cour Pénale Internationale, affrontant les juges avant d’être acquitté. Contrairement à son ancien rival, Soro refuse d’évaluer ses arguments au scanner de la justice. Quelle est donc la valeur d’un pardon formulé depuis une telle posture de fuite ? Elle est nulle.
Aujourd’hui, si de nombreux Ivoiriens l’invitent à revenir au pays pour revêtir ce fameux « boubou » au nom duquel il a prétendu prendre les armes, ce n’est pas par rejet de ce beau vêtement que tout le monde porte dans sa diversité en Côte d’Ivoire, ni par hostilité envers les populations qui s’y identifient. Ce que les citoyens exigent, c’est que Guillaume Soro vienne vivre sur le terrain la réalité politique qu’il a prétendu défendre par le sang.
Maintenant que son camp (pour lequel il a pris les armes) exerce le pouvoir, il lui appartient d’évaluer sur place la pertinence d’un combat qui a plongé la Côte d’Ivoire dans le deuil. Rester à l’étranger pour manipuler l’opinion, attiser les tensions communautaires et narguer les victimes d’une aventure malheureuse n’a que trop duré. Pour espérer réintégrer le débat national, Guillaume Soro doit cesser de théoriser son impunité : il doit affronter ses juges et répondre enfin de ses actes.
Germain Séhoué

































