Nous sommes à l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire. Samedi 17 janvier 2026. Il vient de basculer du statut prestigieux de président, c’est-à-dire deuxième personnalité de l’Etat, à celui de simple député de la Nation. Son nom que je lui donne pour ce portrait, c’est l’ami Adama Bictogo.
Un sourire narquois, un regard figé, songeur, de quelqu’un dont les écailles viennent de tomber des yeux. À la lumière de cette image, tout semble suspendu. Le temps, l’élan, le verbe même. Le masque ne tombe pas brutalement ; il se fissure doucement. L’ami Adama Bictogo est assis, les mains jointes, comme en prière ou en attente d’un verdict intérieur. Le geste est simple, presque humble, mais le visage raconte autre chose, peut-être. Un mélange de retenue, de calcul, de lucidité tardive, peut-être. Il n’est plus question de posture. Plus question de communication politique, encore moins de mise en scène. Adama Bictogo est figé dans un moment de vérité brute. C’est un homme arrêté net par la réalité.
Les mains jointes ne supplient pas, je crois. Ce n’est pas le geste d’un homme qui implore, mais celui d’un homme qui se parle à lui-même. Ces mains contiennent. Elles retiennent, si elles étaient miennes, une colère amicale, muette, une déception maîtrisée, une réflexion profonde. Oui, elles retiennent une parole qui pourrait déborder. Elles enferment une adrénaline trop digne pour se montrer. Le regard concentré, presque fermé, il donne à voir ce que la politique cache rarement longtemps : l’instant où l’homme comprend que le pouvoir est insaisissable de poésie et de jeux de nerfs.
En cet instant, sur cette banquette, le monde entier le découvre dans la pire expression de sa personne, de sa personnalité et de sa dignité. Il semble seul, vraiment seul, entouré pourtant du monde entier. Le bruit s’éteint. Les applaudissements deviennent lointains, presque décoratifs. Il ne reste que l’homme, posé là, assis dans le clair-obscur du pouvoir. Les mains jointes comme on rassemble ses pensées, le regard posé quelque part entre hier et demain. Ce n’est pas une prière, c’est une suspension. Une pause imposée par la vérité.
À quoi doit penser l’ami Bictogo en ce moment précis ? À tout son engagement pour une cause ? À tous ses rêves qui viennent de foirer dans la confusion ? À une nouvelle leçon qu’il vient d’apprendre de l’être humain, et du politique en particulier ? À quoi pense, en ce moment précis, l’ami Adama Bictogo, l’homme de mission ?
Pourtant, il est vachement riche. Riche de ce qu’il sait et que nul autour de lui ne sait. Nul ! Un regard qui porte le poids de tant de secrets de la vie. En plus, ce n’est pas l’argent qui lui fait défaut. Dieu même sait qu’il en a. Les biens matériels et autres, pour lesquels les gens courent sans cesse, il en possède énormément. Rien ou presque ne lui manquait. Ni les honneurs, ni les leviers du pouvoir. L’influence. Vraiment la proximité du centre. Les signes extérieurs de réussite. Il a connu les hauteurs, fréquenté les cercles où se décident les choses sérieuses. Mais il y a des moments où la richesse matérielle devient secondaire, presque dérisoire. Quand le sens vacille, quand la cause semble se diluer, quand la fidélité politique se révèle trop capricieuse, l’homme reste seul avec ses choix. Cette image révèle aussi la solitude du stratège. Celui qui croyait tenir les cartes découvre que d’autres jouent sans lui, ou contre lui. Celui qui pensait maîtriser le tempo se retrouve à écouter le silence. Et ce silence est bruyant. Il questionne. Il accuse parfois. Il instruit surtout.
Eh bien ! Le voilà, assis là, mais est ailleurs, tout modeste, sans aucune plume pour s’envoler. L’image d’un cadre du système, face à la froideur du système lui-même. En politique, la loyauté n’est jamais une assurance-vie. Elle est un pari. Et parfois, un pari perdant. Ce visage-là raconte la désillusion d’un homme qui a cru à la logique de l’engagement, dans un univers où seule compte la logique de l’utilité du moment.
À sa place, je verrais des chandelles, des étoiles, je coulerais des larmes. Mais bon, il paraît qu’un homme ne pleure pas. Un vrai homme ne pleure pas. Il ne faut jamais montrer à son adversaire son effondrement moral, son désarroi interne. Un homme pourrait pleurer, mais intérieurement. Des larmes internes peuvent jaillir, ruisseler en lui, autant qu’il peut, autant qu’il faut pour soulager une âme flétrie, et repartir de plus belle.
Moi, je pleurerais abondamment, intérieurement, comme un vieux Wôbê éprouvé. Je sangloterais en Wôbê, en taguant même mes ancêtres enfouis dans le sommeil tranquille, ceux qui me connaissent comme ceux qui ignorent mon existence ; je les associerais à ma détresse. Ils comprendraient que la vie est dure ici-bas. Mais lui, Adama Bictogo, n’est pas moi. Il a sa carapace de résilient, forgée par des expériences certainement plus pénibles. Des expériences qui forment à gravir des échelons sur tous les hippodromes où il est en compétition. C’est pourquoi, dans ce regard, il y a certes la fin d’une illusion, mais surtout l’obligation de la réajuster.
A sa place, je me convaincrais d’une vérité dérangeante : certains pouvoirs consomment leurs hommes avant de les honorer. Ils valorisent la fidélité tant qu’elle sert, puis la banalise quand elle devient acquise. Moi qui me croyais indispensable, je serais en train de découvrir que je suis remplaçable. Et cette découverte me ferait mal, comme aux plus aguerris. Mais ça, c’est moi à sa place, or lui, il n’est pas moi. Il voit les choses autrement. Avec plus de confort et de philosophie. Mais connaître plus ou moins les règles du jeu, être averti que la politique n’a pas de mémoire affective, immunise-t-il contre la déception ? Je ne sais pas.
Dans tous les cas, on ne peut pas dire que l’ami Adama Bictogo célèbre en ce moment une victoire. Non, ce serait de l’hypocrisie que de penser ainsi. Il traverse un bref moment de prise de conscience intégrale de la situation, un moment d’état des lieux, de bilan sommaire de sa course. Une évaluation de la vie. Il fait l’inventaire. Il recompte ses pas, ses sacrifices. Il revisite ses combats. Il mesure l’écart entre la promesse implicite du système et sa réalité du moment. Il relit sa trajectoire. L’instant n’est pas spectaculaire, il est décisif. Qu’a-t-il fait, et qu’a-t-il fait de trop ? Qu’est-ce qu’il n’a pas fait, ou qu’il devrait faire davantage ? Que devrait-il céder à la vie ? Qu’a-t-il trop donné qu’il n’aurait pas dû ? Cette image parle parce qu’elle ne crie pas. Elle murmure une vérité simple : en politique comme dans la vie, il arrive un moment où l’on ne triche plus avec soi-même. Et c’est souvent là que tout commence vraiment.
Les yeux brillent un peu, devenus plus petits, plus discrets, comme les miens en pareilles circonstances. Mais lui, l’ami Adama Bictogo, n’est pas moi. Les batailles qui se mènent derrière son faciès ne sont pas celles qui se livrent derrière le mien. Chacun a les moyens et la politique de ses batailles. Là où moi, je suis neutralisé à distance, ne serait-ce même qu’au niveau de la pensée et de la projection, lui a un horizon plus conquérant. C’est d’ailleurs pourquoi, on le sait homme de mission. Un vrai homme de mission. Les hommes de mission ne disparaissent pas dans un silence gêné. Ils se retirent un instant, affûtent leur lecture du jeu, puis reviennent autrement. Ne part pas du statut de vendeur d’oignons à celui de président de l’Assemblée nationale qui le veut. Non ? Et il sentait son orteil près du fauteuil du président de la République, seulement que ce siège suprême est occupé. Il a du kérosène dans le mental. Ce n’est donc pas une petite bataille perdue qui l’ébranlerait. Non ! Le Premier ministre Robert Beugré Mambé n’avait pas tort : « Pour monter, il faut descendre ».
Non, il demeure lui, le grand Adama Bictogo. Les échecs sont utiles aux succès à venir, pour qui sait lire les signes. Ils sont des avertissements, parfois des réorientations salutaires. Adama Bictogo n’est pas un novice comme moi. Il a traversé des tempêtes, encaissé des coups, appris à tomber sans se briser. Ce moment n’est donc pas une fin. C’est une pause. Une halte imposée. Une pédagogie de la réalité. Ce n’est donc rien pour qui sait rester sage. Ce moment est une leçon. Et les leçons politiques sont souvent plus dures que les défaites électorales. Elles obligent à choisir : se taire et rentrer dans le rang, ou se réinventer, au risque de déranger. L’image ne dit pas encore quel choix sera fait. Elle dit seulement ceci : l’homme a compris. Mais l’ami Adama Bictogo est un homme de mission. Une mission a besoin de temps.
Ah, cette image ! Elle ne parle pas de défaite. Elle parle d’un seuil. D’un passage. D’un instant où l’on cesse d’être seulement acteur pour redevenir témoin de sa propre trajectoire. L’ami Adama Bictogo n’est ni brisé ni glorifié. Il est saisi dans cet entre-deux fragile où tout jardin peut fleurir.
GERMAIN SEHOUE
































