L’exercice théâtral de la conférence de presse du mercredi 17 septembre 2026 restera sans doute comme un moment de bascule dans l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire en Côte d’Ivoire. En voulant justifier l’injustifiable, le Procureur de la République, Koné Oumar Braman, a involontairement mis à nu la mécanique d’un pouvoir aux abois, déterminé à éteindre toute voix dissonante avant les prochaines échéances démocratiques.
L’aveu est cinglant, presque déroutant de candeur : « Katinan Koné n’a pas été déféré sur la base de la plainte du RHDP, mais comme il était déjà dans les locaux de la police, j’ai décidé de l’entendre sur les évènements des élections de 2025. »
Derrière cette déclaration en apparence anodine se cache un renoncement pur et simple aux principes cardinaux du droit procédural. Le schéma est désormais clair pour l’opinion publique. Un opposant de premier plan est d’abord convoqué sur la base d’une plainte privée émanant du parti au pouvoir. L’instruction patine, le dossier s’avère vide, les accusations initiales s’effondrent. Dans un État de droit digne de ce nom, la suite logique s’imposerait d’elle-même : la relaxe pure et simple et le retour immédiat à la liberté.
C’était sans compter sur l’ingéniosité juridique du Parquet. Au lieu de libérer le prévenu, le Procureur sort de sa manche une arme de neutralisation massive : l’article 54 de la Loi n° 2005-201 du 16 juin 2005. Textuellement, cette disposition prive les anciens membres du Gouvernement et personnalités d’État de leurs privilèges de juridiction dès lors que les faits reprochés concernent des infractions commises lors des campagnes électorales.
En clair : « Puisque vous êtes devant moi, j’abandonne la raison pour laquelle vous êtes venu, mais je vous garde pour autre chose. » L’opportunité des poursuites se transforme ainsi en opportunisme judiciaire.
Cet article 54 glisse dangereusement de sa vocation initiale pour devenir le nouvel abattoir politique de l’opposition ivoirienne. En utilisant l’argument opportuniste du « comme tu es déjà là », le pouvoir Ouattara instaure un précédent terrifiant. Chaque cadre de l’opposition, chaque voix audacieuse ou critique se retrouve sous la menace permanente d’une épée de Damoclès. Il suffit d’une convocation bénigne pour que le piège se referme.
En s’octroyant le droit d’exhumer arbitrairement des faits liés à des scrutins passés selon la docilité des acteurs politiques, la justice ne protège plus le citoyen : elle sert de bras armé au parti présidentiel. Le message envoyé aux figures de l’opposition est limpide : évitez le bureau du procureur, car votre présence physique suffit à valider votre arrestation sur la base d’un dossier confectionné sur mesure.
Ce détournement de l’esprit des lois transforme la justice ivoirienne en un véritable mouroir politique. Quand le vernis du droit ne sert plus qu’à masquer l’arbitraire, c’est l’ensemble du pacte démocratique qui s’effondre. L’affaire Katinan n’est plus une simple procédure individuelle ; elle est le révélateur d’une dérive systémique où la loi devient l’outil privilégié de l’élimination des adversaires politiques.
Germain Séhoué


































