À travers le souvenir de sa sœur, Germain Séhoué explore notre attachement profond aux bagages matériels et émotionnels:
Ma sœur aînée, paix à son âme, aimait trop les bagages. Elle était attachée même à des bagages qui lui était inutiles. Et mes grands frères se moquaient d’elle, disant qu’elle traînait des bagages comme des fous. Quand j’ai grandi, j’ai constaté que chacun de nous traîne des bagages. Mais chacun, avec un attachement relatif. A chacun ses bagages.
En fait, ma grande sœur n’a rien inventé. L’homme aime les bagages. Et cela, au sens concret (objets) comme au sens symbolique (expériences, souvenirs, blessures, possessions).
Les bagages lui donnent un sentiment d’existence, d’identité et de continuité. Accumuler, transporter ou conserver des choses permet de se rassurer face au temps qui passe, face à l’incertitude de l’avenir et à la peur du vide intérieur.
Même si tout ce qu’il emporte avec lui n’est pas utile, chaque bagage porte une charge émotionnelle :
– un souvenir d’une époque heureuse,
– une preuve d’un accomplissement,
– une protection contre un futur imprévisible,
– ou parfois un fardeau accepté parce qu’on a peur de perdre une partie de soi en s’en débarrassant.
L’homme, comme le fit mon aînée, s’attache à ses bagages parce qu’ils deviennent une extension de lui-même. Un peu comme les racines pour un arbre. Abandonner un bagage, même inutile, c’est parfois comme perdre une branche, une mémoire, un repère.
L’amour des bagages, même inutiles, révèle un besoin de sens, de sécurité et de mémoire.
Les bagages sont liés à la vie. Et l’homme est un voyageur sur le chemin de la vie. Très tôt, il commence à remplir ses valises. Cela, non seulement de vêtements et d’objets, mais aussi d’émotions, d’espoirs, de blessures et de rêves. Chaque bagage qu’il amasse devient comme une balise, une preuve qu’il a vécu, qu’il a aimé, qu’il a souffert, qu’il a espéré.
Même les objets inutiles ou les souvenirs douloureux trouvent leur place dans ses sacs. Pourquoi ? Parce que, paradoxalement, l’homme préfère porter un fardeau que marcher les mains vides. Un bagage, aussi pesant soit-il, lui rappelle qu’il est « quelqu’un », qu’il vient de quelque part.
S’attacher à ses bagages, c’est comme planter des « ancres invisibles » dans le flux du temps. Car sans eux, il flotterait, désorienté, dans une existence trop vaste et incertaine.
Et pourtant, l’ironie est là : c’est souvent en se délestant qu’il pourrait courir plus librement vers son avenir. Mais lâcher un bagage, c’est affronter l’angoisse du vide, l’épreuve de l’oubli, le risque de devenir étranger à soi-même.
Ainsi, l’homme marche, ployant sous ses valises, persuadé que sans elles, il cesserait d’être ce qu’il est. Pourtant, dans la tombe ou sur le chemin de au-delà, rien de ces bagages ne nous encombre.
Au nom de ma regrettée sœur Oulé Jeannette.
Germain Séhoué
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