En Côte d’Ivoire, les scandales financiers ne relèvent plus du secret ni de la rumeur. Ils sont consignés dans des rapports officiels, documentés par la Cour des comptes et relayés par la presse. Pourtant, entre révélations chiffrées et silences judiciaires, un malaise persiste : celui d’une reddition des comptes rarement suivie de sanctions effectives. De l’Office national de l’état civil aux projets financés par des dons internationaux, les mêmes constats reviennent, tandis que les responsabilités pénales semblent se dissoudre au sommet de l’État. Cette situation interroge la gouvernance sous Alassane Ouattara et pose une question centrale : comment lutter durablement contre la corruption lorsque l’impunité devient un mode de gestion tacite ?
Monsieur Robert Beugré Mambé a été reconduit dans ses fonctions de Premier ministre, ce qui signifie qu’il a, aux yeux du pouvoir, bien fait son travail et qu’il doit continuer.
Alors, félicitations, cher aîné, et que Dieu vous accompagne dans votre mission.
Néanmoins, Monsieur le Premier ministre, il convient de s’interroger : qu’en est-il de la reddition des comptes ? Qu’en est-il de la lutte contre l’impunité ? Qu’en est-il du combat contre la corruption ?
La reddition des comptes est l’obligation, pour un responsable, d’expliquer, de justifier et d’assumer ses décisions, ses actions et ses résultats devant ceux à qui il doit répondre, y compris devant la justice.
La Cour des comptes alerte, les chiffres circulent, les faits s’accumulent. Pourtant, dans plusieurs affaires financières majeures, la justice reste muette. De l’ONECI aux projets financés par des dons internationaux, cette tribune met en lumière un système où les scandales sont reconnus sans jamais produire de conséquences, transformant la reddition des comptes en un exercice théorique.
Nous pouvons l’écrire, rapports officiels à l’appui : plusieurs scandales financiers ont été mis au jour en Côte d’Ivoire sous la gouvernance du RHDP. Détournements présumés, projets financés mais jamais exécutés, milliards sans responsables identifiés : l’État constate, mais ne sanctionne pas. Voici donc une gouvernance où la transparence existe sur le papier, tandis que l’impunité prospère dans les faits.
Entre rapports officiels, silences judiciaires et reddition de comptes différée
Depuis son accession au pouvoir en 2011, le président Alassane Ouattara a fait de la modernisation des institutions un axe central de son action. Routes, ponts, stades… les indicateurs sur ce volet sont flatteurs. Pourtant, en toile de fond de cette trajectoire, une série de scandales financiers documentés continue d’alimenter un malaise persistant : celui de l’impunité des élites administratives et politiques.
Des scandales reconnus, mais sans suite judiciaire visible
Le point commun de plusieurs affaires majeures révélées ces dernières années est troublant : les faits sont signalés par des institutions officielles ou des enquêtes crédibles, mais les sanctions pénales demeurent absentes ou invisibles.
L’affaire des cartes nationales d’identité et des passeports biométriques, confiée à l’Office national de l’état civil et de l’identification (ONECI) en partenariat avec la Société nationale d’édition de documents administratifs et d’identification (SNEDAI), qui a connu un écho judiciaire le 3 février 2026, en est une illustration frappante.

La Cour des comptes a relevé des écarts importants entre les volumes de documents produits et les recettes effectivement reversées au Trésor public. Un procès a eu lieu, mais N’Da Hive Kouamé, ex-directeur financier du groupe SNEDAI, en exil, désigné par la justice ivoirienne comme le principal pivot d’un vaste réseau occulte de détournement de 1,6 milliard de FCFA et condamné à sept ans de prison, refuse d’être le « coupable idéal ». Ce qui suggère qu’aucune procédure judiciaire emblématique n’a été engagée afin de cerner le cœur du problème : la traçabilité des fonds issus d’un service régalien.
Même logique au Fonds d’entretien routier (FER). Chargé de la maintenance du réseau routier, le FER brasse des ressources stratégiques issues notamment des péages et des taxes sur les carburants. Des audits et enquêtes ont signalé de graves dysfonctionnements financiers, alors que l’état de certaines routes interroge sur l’utilisation réelle des fonds. Là encore, les responsabilités pénales restent floues, et les éventuelles sanctions se limitent souvent à des mesures administratives discrètes.
Entreprises publiques : des pertes reconnues, des responsables préservés
La liste s’allonge lorsqu’on observe le fonctionnement de certaines entreprises publiques et parapubliques : la Société ivoirienne de gestion immobilière (SICOGI), la Caisse nationale de crédit et d’épargne (CNCE), le Fonds de développement de la formation professionnelle (FDFP), le guichet unique automobile. Toutes ont été, à des degrés divers, épinglées pour mauvaise gestion, irrégularités financières ou pertes non justifiées, parfois à hauteur de plusieurs milliards de francs CFA.
Dans ces dossiers, les rapports existent, les montants sont connus, mais les poursuites judiciaires restent l’exception. Les dirigeants mis en cause sont souvent remplacés, mutés ou maintenus dans d’autres fonctions, nourrissant l’idée que la reconnaissance d’un scandale ne débouche pas nécessairement sur une sanction judiciaire.
Le symbole d’Ebimpé : quand le prestige l’emporte sur la transparence
Le stade Alassane Ouattara d’Ebimpé, fleuron des infrastructures sportives nationales, cristallise également les critiques. Une rallonge budgétaire de 20 milliards de FCFA a été accordée pour corriger des défaillances techniques majeures, malgré une réception officielle préalable. Pelouse défectueuse, drainage problématique, équipements insuffisants : les manquements ont été visibles.
Pourtant, aucune enquête judiciaire publique n’a permis d’établir clairement les responsabilités, ni d’expliquer précisément l’utilisation des fonds supplémentaires. Le dossier a été traité comme un aléa technique, et non comme un possible manquement grave à la gestion des deniers publics.
Dons internationaux : « l’angle mort de la redevabilité »
Plus préoccupant encore, la Cour des comptes a relevé que plusieurs projets financés par des dons internationaux n’ont jamais été exécutés, ou seulement partiellement, alors que les fonds avaient été mobilisés.
« Selon un article d’Anadolu Ajansı citant le rapport de la Cour des comptes, 14 projets financés par des dons n’ont connu aucun début d’exécution, pour un montant total de plus de 34 milliards de FCFA. »
« Le rapport d’exécution budgétaire 2024 de la Cour des comptes indique que les projets financés par des dons et non exécutés s’élèvent à plus de 9,28 milliards de FCFA, malgré des mesures annoncées pour améliorer la traçabilité de ces fonds. »
Contrairement aux prêts, ces ressources n’alourdissent pas la dette publique. Leur mauvaise utilisation ne produit donc pas de pression financière immédiate, mais pose un grave problème de crédibilité et de gouvernance.
Là aussi, les responsabilités se diluent entre ministères, agences d’exécution et partenaires, sans que des procès emblématiques ne viennent restaurer la confiance.
Une impunité systémique plutôt qu’accidentelle
Au fil de ces affaires, une constante se dégage : la Côte d’Ivoire ne manque pas de mécanismes de contrôle, mais de suites judiciaires effectives. La Cour des comptes, les inspections générales et la presse jouent leur rôle d’alerte. Le maillon faible demeure la transformation de ces alertes en actions pénales dissuasives, surtout lorsqu’elles touchent des cercles proches du pouvoir.
En d’autres termes, les scandales financiers révélés en Côte d’Ivoire ne posent plus un problème d’information, mais de décision. Les rapports existent. Les chiffres sont connus. Les dysfonctionnements sont documentés. Ce qui manque, ce n’est ni la preuve ni l’alerte, mais la volonté d’aller jusqu’au bout de la chaîne de responsabilité.
À force de constater sans sanctionner, l’État envoie un message dangereux : la faute de gestion est tolérable dès lors qu’elle s’abrite derrière l’autorité, la technicité ou la proximité politique. La preuve : dans une interview accordée au confrère Financial Afrik, N’Da Hive Kouamé qualifie le procès qui l’a condamné de « mise en scène judiciaire » et soutient que « ce n’est pas l’affaire d’un homme, mais celle d’un système ».
La croissance économique, aussi réelle soit-elle, ou la modernisation des infrastructures ne sauraient tenir lieu d’alibi permanent. Car un pays ne se modernise pas durablement sur des fondations où la reddition de comptes est optionnelle.
Le véritable scandale n’est donc pas seulement la disparition ou la mauvaise utilisation des fonds publics, mais la normalisation institutionnelle de l’absence de conséquences. Une justice qui s’arrête au seuil du pouvoir cesse d’être un contre-pouvoir ; elle devient un décor.
Après quinze ans de pouvoir continu et soixante-six ans d’indépendance, la question n’est plus de savoir si la Côte d’Ivoire a les moyens de lutter contre la corruption. Elle les a. La vraie question est plus dérangeante : a-t-elle encore la volonté de se regarder en face et de faire de l’exemplarité une règle, et non une exception ?
Sans cette rupture, chaque nouveau rapport ne sera qu’un document de plus, chaque scandale un bruit passager, et chaque promesse de bonne gouvernance un discours sans mémoire.
Germain Séhoué






























