L’histoire politique ivoirienne s’est souvent écrite dans les tribunaux, les commissariats et les cellules de détention avant de se prolonger sur la scène publique. De Laurent Gbagbo à Guillaume Soro, de leaders syndicaux aux figures de la société civile, la confrontation avec l’appareil judiciaire a fréquemment constitué le premier acte d’un engagement politique assumé. À bien des égards, l’affaire Jean-François Kouassi s’inscrit dans cette tradition lourde de sens.
Arrêté le 8 janvier 2026, placé sous mandat de dépôt le 12 janvier, puis détenu durant 18 jours, Jean-François Kouassi était poursuivi pour ses critiques publiques visant la ministre de la Fonction publique, Anne Désirée Ouloto, et la gestion d’un concours administratif. Un dossier à la croisée du politique, du social et du judiciaire, dans un pays où l’accès à la fonction publique demeure un marqueur fort d’ascension sociale et d’égalité républicaine.
Face aux juges du Tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau, le lundi 26 janvier 2026, le ton adopté par le prévenu tranche avec celui de la contrition attendue. Ni défi inutile, ni repentir de façade. Sa déclaration, ferme et mesurée, révèle une posture désormais claire :
« Demander pardon au prix de la négation d’une situation connue de tous ne sera pas possible (…) Si pour cela je dois en payer le prix, qu’il en soit ainsi. »
Dans un système politique souvent connu pour les rétractations, le silence ou la négociation discrète, cette attitude constitue déjà un acte politique.
Il faut rappeler que la Côte d’Ivoire post-crise reste traversée par une méfiance profonde entre citoyens et institutions. La justice, régulièrement perçue comme un instrument de régulation politique, devient alors un espace symbolique de confrontation. Dans ce contexte, résister publiquement, assumer ses paroles et en accepter les conséquences produit un effet politique immédiat, surtout auprès d’une jeunesse désabusée, confrontée au chômage, à la précarité et à la suspicion dans les concours publics.
C’est précisément ce que nous écrivions dans notre article intitulé « Quand la contestation devient école du pouvoir » : l’épreuve judiciaire peut soit briser un homme, soit le révéler. Les faits d’aujourd’hui confirment cette analyse. Loin d’être affaibli, Jean-François Kouassi sort de cette séquence avec une stature nouvelle. Non pas celle d’un opposant institutionnel classique, mais celle d’un acteur politique en gestation, forgé par l’adversité.
À 35 ans, il vient de franchir un seuil décisif. La prison, dans l’histoire politique ivoirienne, n’est pas seulement un lieu de punition ; elle est souvent un rite de passage. Elle confère une légitimité particulière à ceux qui transforment l’épreuve personnelle en cause collective. En ce sens, Jean-François Kouassi n’est plus seulement un citoyen critique ou un militant social : il est désormais un homme politique, au sens plein du terme.
Son baptême du feu est acté. Reste désormais l’essentiel : structurer la parole, inscrire l’engagement dans la durée et transformer la résistance en projet. C’est là que commence la véritable épreuve du pouvoir.
Gahé Koul























