La nomination de Téné Birahima Ouattara au poste de Vice-Premier ministre, ministre de la Défense, par le décret n°2026-08 signé par le président Alassane Ouattara, soulève moins un débat de personnes qu’un problème de droit constitutionnel et de gouvernance démocratique. Derrière l’apparente normalité institutionnelle, se dessine une architecture du pouvoir juridiquement fragile et politiquement contestable.
La Constitution ivoirienne de 2016 est claire sur l’organisation de l’exécutif : le président de la République définit la politique de la Nation, le vice-président l’assiste selon des modalités précises, et le gouvernement est conduit par un Premier ministre, chef du gouvernement. Aucun article n’érige la fonction de Vice-Premier ministre en nécessité constitutionnelle. Son existence relève uniquement d’un choix politique, sans fondement structurel contraignant.
Dans ce cadre, la création ou l’activation d’un poste de Vice-Premier ministre pose une difficulté majeure : quelle est sa place réelle dans la hiérarchie de l’exécutif ? Est-il subordonné au Premier ministre ou investi d’une autorité concurrente ? En l’absence de clarification normative, la vice-primature introduit une ambiguïté préjudiciable au principe de responsabilité gouvernementale consacré par la Constitution.
Plus problématique encore, la coexistence d’un vice-président de la République et d’un Vice-Premier ministre brouille la chaîne de commandement de l’exécutif. Le vice-président est constitutionnellement appelé à suppléer le chef de l’État en cas de vacance ou d’empêchement. Le Vice-Premier ministre, lui, ne bénéficie d’aucune mission constitutionnelle clairement définie. Cette superposition des rôles fragilise la lisibilité institutionnelle et ouvre la voie à une personnalisation excessive du pouvoir.
Sur le plan politico-juridique, la nomination du frère cadet du président à ce rang alimente un soupçon légitime de confusion entre l’État et les intérêts familiaux. Le principe républicain d’égalité d’accès aux hautes fonctions publiques, bien que non explicitement violé, est mis à l’épreuve par cette concentration de postes stratégiques – Défense, vice-primature, proximité présidentielle – au sein d’un cercle restreint.
Les rumeurs persistantes selon lesquelles Téné Birahima Ouattara aurait été successivement pressenti pour la présidence de l’Assemblée nationale puis pour la Primature donnent à cette nomination une coloration particulière. Juridiquement, rien n’interdit ces hypothèses. Politiquement, en revanche, leur accumulation révèle une instabilité dans la gestion des équilibres institutionnels, au détriment de la clarté démocratique.
La question centrale devient alors celle de la responsabilité. À qui le Vice-Premier ministre rend-il compte ? Au Premier ministre ? Directement au président ? Cette incertitude affaiblit le contrôle parlementaire et dilue la responsabilité politique, pourtant pilier du régime semi-présidentiel ivoirien.
Enfin, d’un point de vue économique et de bonne gouvernance, l’élargissement du sommet de l’exécutif va à contre-courant des principes de rationalisation de l’action publique. Dans un pays confronté à des défis sociaux majeurs, la multiplication de fonctions politiques sans base constitutionnelle solide apparaît difficilement défendable.
Le contre-argument : coordination, efficacité et sécurité
Du côté du pouvoir, l’argumentaire est prévisible et déjà esquissé dans les cercles gouvernementaux. La vice-primature serait justifiée par la nécessité de renforcer la coordination de l’action gouvernementale, notamment dans les secteurs régaliens. La Défense, la sécurité intérieure et la stabilité sous-régionale exigeraient, selon cette thèse, un pilotage politique de haut niveau, capable de suppléer le Premier ministre et d’accélérer la prise de décision. Le Vice-Premier ministre agirait ainsi comme un chef d’orchestre opérationnel, sans remettre en cause l’autorité du Premier ministre.
Le pouvoir invoque également la souplesse offerte par la Constitution, qui laisse au président une large marge d’organisation du gouvernement par décret. Dès lors, tant qu’aucune disposition constitutionnelle n’interdit explicitement la vice-primature, celle-ci serait parfaitement légale. Enfin, l’exécutif met en avant la continuité de l’État : dans un contexte régional instable, il serait rationnel de consolider le sommet de l’exécutif plutôt que de l’alléger.
La réfutation juridico-politique
Cet argumentaire résiste mal à l’analyse du droit constitutionnel. La légalité formelle d’un décret ne suffit pas à établir sa légitimité constitutionnelle. La Constitution ne se contente pas d’énumérer des interdictions ; elle organise un équilibre des pouvoirs et une chaîne claire de responsabilités. Introduire un acteur politique de rang supérieur sans mission constitutionnelle définie revient à contourner l’esprit du texte, même si la lettre n’est pas frontalement violée.
La coordination gouvernementale relève déjà des attributions du Premier ministre, chef du gouvernement. Lui adjoindre un Vice-Premier ministre sans délégation normative précise crée une autorité concurrente de fait, incompatible avec le principe de responsabilité politique devant le Parlement. En pratique, qui répondra des échecs ou des succès de la politique de défense : le Premier ministre ou son vice ? Le flou n’est pas un détail administratif ; il est une faille démocratique.
Quant à l’argument sécuritaire, il confond urgence politique et exception institutionnelle permanente. La stabilité régionale ne justifie pas la création durable de postes au sommet de l’État sans encadrement constitutionnel strict. À défaut, l’exception devient la règle et ouvre la voie à une personnalisation croissante du pouvoir.
En définitive, l’argument officiel de l’efficacité masque mal une réalité plus politique : la vice-primature apparaît moins comme un outil de gouvernance que comme un instrument de régulation interne du pouvoir, juridiquement toléré mais constitutionnellement discutable.
Germain Séhoué






















