Hier encore, ils étaient méprisés et moqués. On les appelait des « rats » : ces pionniers de la presse en ligne, qui avaient compris avant tout le monde que l’information ne devait plus attendre le journal du soir ou le compte rendu du lendemain. Ils rapportaient les faits en temps réel, chaque manifestation officielle ou événement notable devenant instantanément accessible sur leurs plateformes numériques. Les autorités, les subalternes, mais aussi le grand public, se ruent alors sur leurs smartphones pour s’informer, souvent bien avant que les médias traditionnels ne publient quoi que ce soit.
Pourtant, aujourd’hui, le secteur des médias en Côte d’Ivoire est confronté à une crise financière majeure. Le papier ne se vend plus, les abonnements stagnent, et les recettes publicitaires diminuent. Face à ce constat, beaucoup de journaux autrefois moqueurs ont rejoint les « rats » sur le web, adoptant une version numérique de leurs contenus. Mais la migration n’est pas synonyme de révolution éditoriale. La plupart continuent de publier des PDF reproduisant le format papier, disponible le lendemain des faits, rendant leur réactivité largement inférieure à celle des véritables précurseurs numériques. Seuls quelques journaux adossés au pouvoir se permettent un affichage médiatique sans dépendre réellement des chiffres d’affaires.
Cette transformation montre une ironie cruelle : ceux qui traitaient autrefois ces pionniers de « rats » ont dû reconnaître leur vision. Ces derniers avaient anticipé l’évolution du secteur, compris que l’avenir de l’information serait numérique et immédiat. Leur avance, pourtant, n’était pas synonyme de réussite financière. Les moyens pour développer un projet durable faisaient défaut, et nombre d’entre eux ont souffert d’un marché encore peu mature et de ressources limitées.
Ainsi, la scène médiatique ivoirienne se retrouve aujourd’hui paradoxale. Les « rats » sont devenus la norme, mais la plupart des acteurs ne maîtrisent ni leur modèle économique ni leur réactivité éditoriale. L’innovation reste le privilège de ceux qui, dès le départ, ont osé parier sur la vitesse et l’anticipation, même au prix du mépris.
Gahé Koul





































