« Mandat de dépôt ». Trois mots. Trois coups de marteau qui résonnent comme un couperet. Dans l’imaginaire collectif, ils annoncent l’irréversible : l’entrée dans l’univers carcéral, la suspension brutale de la liberté, la mise à l’écart sociale. Dans le débat public ivoirien, ces mots sont devenus plus qu’un acte judiciaire : une arme de gouvernance à huis clos.
À chaque évocation du mandat de dépôt, la démocratie retient son souffle. La parole se fait prudente, l’expression s’autocensure, la critique se murmure. On parle désormais la peur au ventre. La loi, censée protéger, semble parfois surveiller. Le citoyen observe, inquiet, un climat où l’expression publique paraît autoflagellée avant même d’être jugée.
Ce malaise est d’autant plus profond qu’il s’inscrit dans un contexte de justice perçue comme inégalitaire. Car pendant que certains citoyens, acteurs politiques ou leaders d’opinion connaissent la rigueur immédiate du mandat de dépôt, d’autres, pourtant cités dans de lourds dossiers de détournements de fonds publics, bénéficient d’une étonnante mansuétude. Des milliards disparaissent, des rapports existent, les faits sont documentés… mais le mandat de dépôt, lui, reste introuvable.
Pire encore, ces présumés prédateurs économiques ne sont pas toujours inquiétés. On les éloigne un temps, on les protège, puis on les recycle ailleurs. Sans mandat de dépôt. Au contraire, avec parfois de nouvelles responsabilités. Une justice à géométrie variable qui donne le sentiment que le mandat de dépôt ne sanctionne pas les fautes, mais les positions politiques.
Certains appellent cela la « justice des vainqueurs ». D’autres y voient un « rattrapage ». Quelle que soit l’appellation, le résultat est le même : une fracture morale dans la société. Cette justice perçue comme sélective autorise les dérives. Sur les réseaux sociaux, l’injure et la diffamation prospèrent contre des personnalités publiques parfois irréprochables, sans réaction des autorités compétentes. L’impunité devient un permis d’insulter, une licence pour salir.
Mais que l’un des ciblés ose répondre, se défendre, ou réagir à la provocation, et la machine judiciaire se met en branle. Le mandat de dépôt surgit alors, prompt et implacable. Comme un rappel à l’ordre : « on ne réagit pas quand on n’est pas du bon côté de l’histoire ». Une pédagogie par la peur. Une sanction qui semble dire : il vaut mieux se taire que ne pas être vaincu.
Or, quand le mandat de dépôt devient sélectif, la société perd ses repères. La justice cesse d’être un socle commun et devient un instrument de dissuasion politique. À terme, c’est la confiance dans l’État de droit qui s’effrite. Car une justice respectée n’est pas celle qui frappe fort, mais celle qui frappe juste, équitablement et sans distinction.
Germain Sehoué
































