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jeudi 15 novembre 2018
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Crise Ivoirienne / Audition de Michèle Alliot-Marie : La neutralité de la CEI et la sincérité des résultats dans le nord du pays mis en doute

COMPTES RENDUS DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ETRANGERES, DE LA DEFENSE ET DES FORCES ARMEES

Mardi 21 décembre 2010

- Présidence de M. Josselin de Rohan, président -

Audition de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

 

  1. Josselin de Rohan,président. Question : (…) Je voudrais aborder un sujet d'actualité qui nous préoccupe tous : la crise en Côte-d'Ivoire. La situation semble aujourd'hui bloquée : le président sortant Laurent Gbagbo s'accroche au pouvoir avec les méthodes qu'on lui connaît, mais le président légitimement élu aux yeux de la communauté internationale, Alassane Ouattara, ne cède pas. On peut craindre un affrontement violent, voire une guerre civile. Si le pire devait advenir, a-t-on pris les mesures nécessaires pour protéger nos ressortissants ? Vous avez annoncé que les forces françaises, attaquées, riposteraient. Quel peut être le rôle de la communauté internationale, de l'Onu, des Etats africains et de l'Union européenne dans la résolution de la crise ?

Mme Michèle Alliot-Marie, ministre d'Etat. - Mon ministère est très vigilant en ce qui concerne la sécurité des ressortissants français, surtout à Abidjan où le risque est le plus élevé. Notre ambassade est en contact quasi permanent avec les Français installés sur place, et nous diffusons des consignes de prudence. Si cela s'avérait nécessaire, nous sommes prêts à assurer la protection, voire l'évacuation des Français et des Européens. Mais pour l'instant aucune menace n'a été proférée à leur endroit.

  1. Josselin de Rohan,président. - M. Blé Goudé tient des discours inquiétants...

Mme Michèle Alliot-Marie, ministre d'Etat. - Il met en cause la France en mentant effrontément, pour mieux camoufler certains errements... Mais il aussi annoncé que des consignes seraient données afin que l'on ne s'en prenne pas aux Français ni aux Européens. Les cinquante morts déplorés par l'Onu n'ont pas bénéficié de la même mansuétude... Mon expérience me rend néanmoins méfiante : en cas de violences, des groupes contrôlés ou incontrôlés peuvent s'en prendre à n'importe qui.

Venons-en à la situation politique. Dix ans après une première élection, Laurent Gbagbo a accepté de remettre son mandat en jeu. Le premier tour s'est passé correctement, mais le second tour a suscité de vives tensions. L'élection avait lieu sous le contrôle d'une commission indépendante composée de parlementaires de tous bords, et d'un représentant du secrétaire général de l'ONU. Lors du dépouillement, M. Ouattara est rapidement apparu en tête ; certains ont crié à la fraude, mais l'intéressé n'a pas obtenu plus de voix dans le nord du pays au second tour qu'au premier : l'écart des taux tient au fait que de nombreux électeurs favorables à d'autres candidats ne se sont pas rendus aux urnes. La commission avait trois jours pour proclamer les résultats, mais on l'a empêchée manu militari de le faire à la radio : vous avez sans doute vu les images. Les résultats n'ont donc pu être proclamés que quelques heures après le délai imparti. Le Conseil constitutionnel, acquis à Laurent Gbagbo puisque tous ses membres ont été nommés par lui, a alors annoncé sa victoire. Le représentant du secrétaire général de l'ONU, de son côté, a reconnu les résultats proclamés par la commission. Il a été imité par la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), l'Union africaine, l'Onu et l'Union européenne.

Laurent Gbagbo refuse toujours de quitter la présidence, tandis qu'Alassane Ouattara réside à l'hôtel du Golf. Tous deux ont nommé un premier ministre : M. Ouattara a nommé Guillaume Soro, ancien premier ministre de M. Gbagbo. Cerné par les soldats de M. Gbagbo, il n'est approvisionné que par hélicoptère. La communauté internationale a mis en garde le président sortant et commencé à prendre des sanctions : l'Union européenne a interdit de visa dix-neuf membres de son entourage, et envisage de geler leurs avoirs. La CEDEAO a demandé à la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest de ne plus reconnaître sa signature, mais celle de son concurrent. L'Union africaine se réunit aujourd'hui, la CEDEAO vendredi. Lundi, M. Gbagbo a demandé le retrait de la force de l'Onu en Côte-d'Ivoire (Onuci), M. Ouattara son maintien, et les Nations unies ont arbitré à l'unanimité en faveur du maintien. Des sanctions économiques sont envisagées, qui doivent être aussi individualisées que possible, afin de ne pas pénaliser la population ; on pourrait ainsi empêcher M. Gbagbo de payer la solde de ses soldats, mais il semble qu'il dispose encore d'une trésorerie suffisante pour un mois, voire un mois et demi.

  1. Robert Hue. - S'agissant des résultats de l'élection, il faut y regarder de plus près : le récit que vous avez fait est parfaitement exact, mais on peut douter de la parfaite neutralité de la commission électorale, et peut-être de la sincérité des résultats dans le nord du pays. La communauté internationale a été prompte à prendre parti ; elle aurait pu être plus prudente.

Laurent Gbagbo n'est pas seul : une fraction importante de la population du sud le soutient. Il faut tenir compte des aspects ethniques et religieux du conflit. L'islamisme progresse dans le nord.

Certains dirigeants, comme le Président de la République français, ont lancé à M. Gbagbo un ultimatum ; encore faut-il avoir les moyens de le faire respecter ! Il fut un temps où nous étions moins regardants, comme avec Bongo au Gabon. Quels moyens diplomatiques s'offrent à nous ? La France a une responsabilité historique en Côte-d'Ivoire. Ne laissons pas les pays africains prendre seuls des initiatives.

Mme Michèle Alliot-Marie, ministre d'Etat. - Je partage dans une certaine mesure votre analyse de la complexité de la situation en Côte-d'Ivoire. Les tensions ethniques sont indéniables ; s'y ajoutent, moins nettement, des tensions religieuses : n'oublions pas que Mme Simone Gbagbo est évangéliste, M. Ouattara marié à une catholique, et M. Soro lui-même catholique.

On peut craindre une rupture entre le nord et le sud, qui aurait des répercussions dans l'Afrique entière. Peut-on se permettre de déstabiliser ce continent d'un milliard d'hommes, situé à nos frontières, alors que le terrorisme islamiste gagne du terrain et que le trafic de drogue, qui transitait naguère d'Amérique latine en Europe via l'Atlantique nord, passe désormais par le Sénégal et le Nigéria ? N'oublions pas que nous dépendons de l'Afrique pour de nombreuses matières premières indispensables aux nouvelles technologies.

Les interventions occidentales ont été prudentes : il était important de laisser les Etats africains s'exprimer d'abord, pour ne pas entretenir la thèse du « complot occidental » entretenue par M. Blé Goudé, et parce que l'Afrique est la première concernée. L'action diplomatique se poursuit. Le Président de la République s'est entretenu au téléphone avec M. Gbagbo, ancien historien, et l'a averti qu'il en allait de l'image qu'il laisserait à l'Histoire. Mais il faut aussi tenir un langage de fermeté. Les Africains sont attachés à la démocratie, elle doit être respectée. Les sanctions ont été approuvées à l'unanimité par les Européens ; elles se focalisent sur un faible nombre de personnes et ont un caractère progressif. D'autres pays nous imiteront sans doute bientôt. Le gel des avoirs des dirigeants en Europe et peut-être en Afrique pourrait les faire fléchir. Nous devons faire entendre notre détermination, car l'entourage de M. Gbagbo, qui constitue un noyau très dur, compte sur un pourrissement.

  1. Pierre Mauroy. - Nous vous avons écouté avec plaisir, madame. La France n'est plus une grande puissance, elle a davantage besoin de son rayonnement et de son ministère des affaires étrangères. Précisément, la coopération décentralisée, longtemps décriée par le ministère, a obtenu des résultats extraordinaires et le succès de certaines réunions internationales donne le sentiment que si le réseau est très important, il a subi un affaiblissement alors qu'il y a là un dynamisme propre à servir grandement les intérêts de la France.

Je suis de ceux qui ont été pendant des années proches de Laurent Gbagbo. Il a coopéré avec la fondation que je préside et certains de mes anciens collaborateurs ont été très actifs autour de cette personne qu'on aurait tort de prendre pour un rustre. Accrocheur, à la fois instinctif et cérébral, il s'est mis dans une situation impossible ; il a été incontestablement battu, toutes les instances internationales et européennes l'ont admis, la cause est entendue... sauf par lui. Que veut-on ? Le pire danger, vous l'avez signalé. La Côte d'Ivoire est un pays complexe : une communauté existe au Sud, le Nord ayant un autre caractère ; il y a des chrétiens et des musulmans, dont il est rare qu'ils s'entendent bien - ils se divisent plus souvent qu'ils ne se rassemblent. Bien sûr... Mais la complexité est partout et il faut surtout éviter l'embrasement du pays, de l'Afrique. Regardez les exemples de partition : elle ne règle rien. On en avait d'ailleurs parlé à propos de l'Algérie et, heureusement, de Gaulle ne l'a pas voulue. Evitons un engrenage qui conduirait Gbagbo et son entourage au durcissement tandis que les choses s'enflammeraient inéluctablement, que la situation deviendrait ingouvernable et le dialogue impossible.

La diplomatie retient plus qu'elle ne pousse et je comprends assez mal certains propos et le ton du président de la République quand il parle d'ultimatum. Laurent Gbagbo est un homme aguerri et il ne faut pas mettre nos troupes en danger comme on l'a vu naguère. Evitons donc l'embrasement et la partition dans une extrême complexité, presque un méli-mélo. Gbagbo est aussi un comédien habile. La communauté africaine a réagi vite.

Mme Michèle Alliot-Marie, ministre d'Etat. - C'est une première.

  1. Pierre Mauroy. - Cette rapidité m'a impressionné. Elle entend l'isoler, mais il peut se passer bien des choses en un mois et la diplomatie doit être active.

Mme Michèle Alliot-Marie, ministre d'Etat. - Je crois, monsieur le Premier ministre, à la coopération décentralisée, mais je ne pense pas que la France soit un pays moyen d'un point de vue politique. Elle peut être forte quand elle entraîne l'Europe en attendant l'Union pour la Méditerranée. Pour peser, il faut agir avec un maximum de pertinence et grâce à tous ceux qui ont envie de porter cette capacité d'influence. Alors qu'on avait pu autrefois craindre des chapelles, je suis très favorable à une coopération décentralisée articulée avec notre action afin que tout le monde tire dans le même sens. Un préfet est en charge de ce service ; nous tiendrons une réunion en avril et je formulerai des propositions.

Vous avez bien exposé les problèmes qui se posent en Côte d'Ivoire, ainsi que les risques qu'entraînerait sa partition pour les pays voisins. Je me demande parfois si Laurent Gbagbo et son entourage ne craignent pas des poursuites et ne font pas monter les enchères dans l'espoir d'une négociation sur ce point car ils ont beaucoup à perdre. Il est important de maintenir un contact et, parce qu'il est souvent refusé, nous cherchons des intermédiaires. Il n'y a pas eu précipitation, le Président de la République est intervenu trois semaines après l'élection et, en présentant la position de l'Union européenne, il a donné à Laurent Gbagbo une chance de sortir par le haut.

  1. Pierre Mauroy. - C'est son ton qui est en cause.
  2. Robert Badinter. - Si, ce qui n'est pas impossible, il y avait une explosion en Côte d'Ivoire, que faisons-nous ?

Mme Michèle Alliot-Marie, ministre d'Etat. - Nous protégeons nos ressortissants et les ressortissants européens - nous avons envoyé les moyens nécessaires. Quant aux affrontements, cela relève non de Licorne mais de l'Onuci.

 

Mme Joëlle Garriaud-Maylam. - Loin d'avoir reçu des informations par SMS, il m'a fallu aller les chercher et supplier le ministère, en vain, de me laisser partir où j'avais le sentiment de pouvoir être utile. Il serait bon de pouvoir de disposer d'un interlocuteur pour nous donner les informations que nous aiderions à transmettre à nos 16 000 compatriotes. En 2004, le général Poncet me confiait qu'il était miraculeux d'avoir échappé à l'affrontement. La prudence reste de mise quand la haine, comme on l'a mesuré en 2004, s'exprime dans la presse et qu'on fait de la France un bouc-émissaire.

Je vous remercie de ce que vous avez dit du professionnalisme et du dynamisme. Toutefois, n'oubliez pas les 2,5 millions de Français de l'étranger : à la fois relais d'influence et vecteurs de veille stratégique, ils représentent une ressource considérable. Nos diplomates, qui étaient démobilisés, sont heureux de votre arrivée. Ils comptent sur vous pour défendre le budget comme vous l'avez fait à la Défense.

Mme Michèle Alliot-Marie, ministre d'Etat. - Et à la Justice !

Mme Catherine Tasca. - Il est grand temps de tirer les enseignements des dix dernières années en Côte d'Ivoire. La France n'est pas en situation de jouer un rôle politique. J'approuve ce que vous avez répondu à Robert Badinter. Il y a une force internationale, ne donnons pas l'impression de prendre l'affaire en main.

Une sélection de Marie-Mélanie Bossoué


 

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